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10 December 2019

Patrimoine et facture instrumentale

Un patrimoine vivant et innovant

Associer patrimoine et facture instrumentale est une évidence. Les luthiers, les facteurs d’orgues, les facteurs de pianos… entretiennent, réparent ou fabriquent des instruments ayant parfois plusieurs siècles. Une telle évidence qu’on l’oublie ! Pourtant ce patrimoine vivant correspond aux savoir-faire, à l’image d’un secteur, au socle de compétences qui ouvrent la voie de l’innovation : nouveaux instruments, nouveaux usages…

La notion de patrimoine vivant est indissociable au secteur de la facture instrumentale. En effet consciemment ou inconsciemment, artisans comme industriels sont à la fois gardiens du temple, lorsqu’ils perpétuent des traditions en travaillant sur des instruments les pré-existants, et d’autres fois novateurs quand ils s’adaptent aux contraintes de leur époque. « Une stratocaster ancienne génération est aussi patrimoniale qu’un accordéon chromatique. On a des luthiers, notamment dans les Pays de la Loire, qui ont fait des recherches historiques pour essayer de retrouver toute l’évolution d’un instrument, mais ça ne les empêche pas non plus de s’amuser à faire évoluer l’instrument » se réjouit Maël Hougron qui poursuit : « On désigne généralement par patrimoine ce qui a existé… Mais dans tous les styles musicaux, on prend la liberté de s’en saisir pour le faire vivre, et donc évidemment le modifier, le faire évoluer ». Comme le caractérise Bernard Poulelaouen, fondateur du Centre du Patrimoine de la Facture Instrumentale, basé au Mans : « Le terme anglais de patrimoine me convient mieux : c’est l’héritage, c’est-à-dire ce que l’on reçoit et ce que l’on va transmettre. Cela signifie que chaque génération va accueillir ce qu’ont développé les anciens et va l’utiliser avec les modes, le modifier, l’adapter à son monde et le repasser ensuite à d’autres jeunes ».

Valorisation du patrimoine

La première étape pour transmettre le patrimoine est de l’identifier, l’archiver et le valoriser. En Pays de la Loire, il existe quelques spécialistes. Le Musée de la musique mécanique, situé à Dollon en Sarthe, est l’un des rares musée d’instruments en France et le seul dans tout le grand ouest. Le facteur d’instruments et harpiste Jakez François détient une impressionnante collection de Harpes. Celle-ci est visible jusqu’en mai 2020 à Ancenis. Et il y a aussi le Centre du Patrimoine de la Facture Instrumentale qui a pour mission de collecter et diffuser auprès du grand public le savoir-faire des artisans de musique du monde entier.

Entretien, réparation et restauration du patrimoine

La seconde étape est d’entretenir ce patrimoine. Philippe Emeriau, facteur d’orgues aujourd’hui à la retraite, se souvient « Lorsque l’on a restauré l’orgue de Notre-Dame de Paris, on l’avait complètement démonté puis remis dans l’esthétique Cavaillé-Coll, un facteur du 19e siècle. Tout a été refait de manière traditionnelle avec les mêmes techniques, la même minutie ». Ewen Daviau de Ternay, ingénieur luthier, confirme : « Dans le secteur de l’accordéon, il y a une partie assez conséquente d’entretien et de restauration d’instruments anciens, ne serait-ce que parce qu’il faut accorder les instruments ». Et ces missions peuvent être longues. « Dernièrement, j’ai travaillé sur un prototype de la maison Pleyel de 1886 qui m’a demandé cinq mois de réparation, car il était en très mauvais état » relate Benoît Loiseau, facteur de piano à Saint-Fulgent. « C’est l’aspect paradoxal de nos métiers : on fabrique exactement le même instrument qu’en 1750, mais en même temps on est des gens du 21e siècle, donc forcément le rapport au travail, la fourniture du bois, les circuits, les logiques sont différents » explique Fanny Reyre Ménard, de l’Atelier du Quatuor, à Nantes.

De fait, il y a un véritable enjeu à transmettre les savoir-faire dans un contexte où l’on ne facilite pas souvent l’arrivée de nouvelles générations. Philippe Émeriau se désole de la réglementation des marchés publics : « Le métier de facteur d’orgues est assimilé au bâtiment et si vous n’avez pas soumissionné dans les trois ans précédents à un projet de somme équivalente, vous ne pouvez pas soumettre votre projet. Il ne reste donc en France que les entreprises qui réalisent régulièrement des travaux de cet ordre qui peuvent continuer à le faire ».

Pertes des savoir-faire et de l’emploi

Selon l’étude sur le marché de la facture instrumentale réalisé par le Credoc, entre 2009 et 2015 : « La taille moyenne de salariés par entreprise ne cesse de diminuer, sous l’effet de la vive progression du nombre d’entreprises sans salarié en lien avec la mise en place du régime du micro-entrepreneur (nouvelle dénomination de l’auto-entrepreneur) en 2009. Hors micro entrepreneurs, le nombre d’entreprises est en légère décroissance, régulière, avec une taille moyenne de ces entreprises autour de 3,5 salariés ». Toujours selon cette étude et sur la même période, le nombre d’effectif salariés (auto-entrepreneurs compris) est passé de 1750 à 1555.

Selon les résultats du questionnaire diffusé par la CSFI, l’ITEMM, la Mission “Pays de la Loire- Métiers d’art” et le Pôle, 81% des structures de la facture instrumentale en région Pays de la Loire ont 1 salarié, ou moins, voire aucun. Comme expliqué par Fanny Reyre Ménard, il existe de réelles difficultés à faire évoluer son statut juridique et à recruter (voir article sur les grandes tendances).

De plus, une pénurie de mains d’œuvres est identifiée pour plusieurs familles d’instruments comme les pianos, les instruments à vents ou les harpes. Jakez François nous explique : « Nos recrutements sont compliqués. D'une part, du fait de la localisation très rurale et éloignée des zones d'activité. Et d'autre part, à cause du manque d'attractivité des métiers manuels et de certaines spécialités en particulier le vernissage, le polissage, les activités mécaniques traditionnelles. Ne trouvant pas de candidat pour un poste de vernisseur, nous avons recruté une personne en reconversion de carrière, et nous avons fait la formation en interne. C'est le cas de la plupart de recrutements de techniciens ». Cette pénurie de mains d’œuvres illustre une raréfaction des savoir-faire et des pratiques de ce patrimoine vivant.

Vers l’innovation et l’avenir

Le choix peut alors être de redynamiser l’image d’un secteur en associant les équipes de Recherche et Développement (R&D). C’est le choix d’Algam qui lance un projet de guitare augmentée. A l'heure où les smartphones sont omniprésents, à l’instar des objets connectés et autres intelligences artificielles, Lâg révolutionne la relation entre les guitaristes et leur instrument favori avec une guitare qui combine technologie et lutherie, une guitare capable de s'amplifier elle-même, de générer ses propres effets, ou bien encore de se transformer en enceinte Bluetooth.

En termes d’instruments de musique, l’imagination est sans limite. Le patrimoine se réinvente au gré des modes, sans pour autant être oublié dans sa dimension historique. Le facteur de pianos et ébéniste Benoit Loiseau nous le confirme : « Aujourd’hui, j’entretiens et restaure tout type de pianos, mais j’ai également la particularité de proposer une seconde vie aux pianos qui ne seraient plus réparables. En fonction des demandes, je peux les adapter aux nouvelles technologies ou les transformer en meuble ».

La facture instrumentale peut même s’insérer dans le spectre du médical et de l’éducatif. Ewen d’Aviau illustre bien cela. Avec ses trois caquettes – ingénieur acousticien, facteur d’instruments traditionnels et ingénieur luthier –, le jeune Nazairien explique : « combiner ces savoir-faire pour fabriquer des instruments de musique adaptés à différents types de problématiques autour du handicap, notamment autour de l’autisme, de la dis-musique et des troubles des apprentissages auxquels j’ai été confronté moi-même et dont on ne parle pas spécifiquement ». Pour créer ses instruments adaptés, l’ingénieur luthier se nourrit de longues réflexions et d’échanges avec des professionnels divers : « J’interroge des personnes travaillant en biomécanique, des kinésithérapeutes, d’autres qui travaillent autour de la rééducation fonctionnelle des personnes. Ensemble, on va réfléchir à la manière dont la pratique de tel ou tel instrument va aider la personne à retrouver une intégrité physique ou musculaire à la suite d’une opération par exemple ».

a c e g i n p t T u z

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